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 Sent: 10:30PM [ft. Kiki]

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MessageSujet: Sent: 10:30PM [ft. Kiki]   Dim 10 Sep - 0:12

Karen comptait. Un pas, deux pas, trois pas. Souffler. Les rues, en ce début de septembre, se vidaient progressivement la nuit. Les enfants sages retournaient en cours, ceux les ayant désertés retournaient traîner dans des zones plus fréquentées... Et Karen, délicieusement oubliée de tous, Karen prenait leur place. Ses pas résonnaient le long des rues, lentement. Les mains dans les poches, un casque noir sur les oreilles, les yeux rivés sur l'horizon noir, elle avançait sans savoir où s'arrêter. Elle avançait, ses cheveux roux comme une tâche de sang dans la nuit descendant sur le monde, une flamme sombre ne tardant pas à s'éteindre dans le silence de ses pas, à peine un murmure sur la macadam.
Dire qu'elle avait passé un été pourri était à la limite du normal. Son été avait été désastreux.
Pour beaucoup, on aurait pu penser que celle-ci ne s'était pas suffisamment reposée, qu'elle n'avait pas assez vécu de choses fortes en émotions et sensations décapantes, qu'elle s'était ennuyée. Ni l'un, ni les autres : son été avait été relativement calme, son travail à la DRR lui prenant de moins en moins de temps depuis sa rétrogradation obligatoire - quel trépassé avait besoin d'un secrétaire ? -, et elle avait été faire du rafting, en pleine nuit, ainsi que chasser les fantômes aux alentours de Westberry.

Non, le problème, la raison de son été désastreux, c'était ce besoin insidieux d'adrénaline qui ne cessait de la dévorer. Elle pensait, un temps, l'avoir calmé grâce à Kieran. Force était de constater que non. Depuis mi-juillet, jamais la sensation de javel au creux de ses veines, brûlant tout sur son passage et la rendant folle d'un désir de suspense à la limite du malsain, ne s'était manifestée.
Karen avait commencé à sombrer. Lentement.
Elle était allée plus loin. Elle avait changé de téléphone, enfin, investissant dans un plus récent capable de supporter des applications - mais avec la localisation - et d'envoyer des messages programmés.  Elle s'était inscrite à des activités de plus en plus dangereuses, avait même commencé la moto de nuit sans casque et sans phare.
Rien.

Karen marchait toujours, loin, bien loin. Ses cheveux n'avaient plus les boucles rondes et joyeuses de son existence. Elle était désemparée, perdue, sans savoir vers qui se tourner pour se permettre d'être à nouveau. Ses yeux avaient perdus de leur éclat, et, comme un besoin, elle commençait à ressentir des démangeaisons sur le bras qu'elle gardait caché aux yeux de tous, portant mitaine unique ou bandage.
Ca aussi, c'était arrivé.
Ca non plus, ça ne lui avait rien fait.

Pouvait-on la blâmer, devait-on la prendre en pitié ? Elle n'en avait parlé à personne, la rousse, elle ne voulait pas qu'on la prenne pour une folle. Petit à petit, les attaches qu'elle gardait avec le monde s'effilochaient, se délitaient comme des nuages dans le ciel.
Elle voulait juste sentir à nouveau, putain. Elle pouvait mentir, elle avait toujours menti, à tous. Elle pouvait faire passer ses grimaces pour des sourires, ses insomnies pour des élans de génie, même ses cris de douleur pour des rires effrénés.
Et encore, pour ressentir la douleur, il ne faudrait pas être telle qu'elle se retrouvait, désormais.

Vide. Désarticulée.
Pour autant, la rousse en robe blanche, apparition fantomatique, ne voulait pas la mort, loin de là. Elle voulait retrouver la vie.
Arrivée à bon port, le quai de la gare de Lakeview en bordure de la ville, celle-ci n'attendit pas. Elle emprunta un passage jusqu'au quai E, le quai où les trains de nuit étaient sensés arrivés. Le quai que personne ne surveillait jamais, tant les gens à descendre ici étaient rares. En même temps, personne ne s'aventurait jamais ici.
Elle s'assit sur la bordure, les pieds dans le vide. Les rails étaient vieux, menant au loin vers l'horizon où déjà les étoiles dansaient.
Elle voulait juste sentir, putain.
Elle voulait juste vivre à nouveau. Ressentir n'importe quoi.
Ses pieds touchèrent l'acier, ils touchèrent le bois.
Le message partit, depuis sa poche, comme programmé par ses soins.
"Je vais prendre le train cette nuit. Je sais pas si l'on se reverra avant l'infini. Fais gaffe à toi. C'est rare d'avoir encore des rêves. "

_________________

Attaque mes rêves et détruis mon âme
On sera un rêve incroyable
C'est juste ma vie, c'est juste mon âme
On sera un rêve idéal

On m'avait dit que toutes mes peurs disparaîtraient
Et moi, la nuit
Je rêvais d'une vie incroyable...

– Song for a Dream


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MessageSujet: Re: Sent: 10:30PM [ft. Kiki]   Mer 13 Sep - 0:27

Pas le temps. C’était l’excuse qu’il s’était trouvé, parfaite, pour légitimer sa léthargie profonde, son manque d’envie, sa fatigue chronique. Pas le temps, qu’il balançait aux inconnus qui, le reconnaissant il ne savait comment, s’approchait de lui en le croisant dans la rue, pour lui serrer la main et tenter de lui vomir des phrases toutes faites, supposées signifier leur accablement et leur compassion. Pas le temps, finissait par cracher son répondeur à force de recevoir des appels, sans jamais décrocher, parce qu’il aurait fallu ouvrir la bouche et communiquer et que ça lui demandait un effort surhumain. Pas le temps. De tout. De rien. Et si seulement ça n’avait été que pour s’offrir l’occasion de végéter sur son canapé, à chialer son chagrin, sa colère et rester à fixer le plafond en écoutant du Celine Dion, mais même pas. Il n’arrêtait pas. Pas une seule seconde il n’avait eu un instant à lui, pourtant il semblait lointain, Kieran, le regard un peu vide, hagard, un sourire apparaissant sur ses lèvres à un moment incongru, simplement parce qu’il suivait à peine, décrochant d’une conversation après seulement trois mots d’échangés. La vérité c’était qu’il découvrait, par surprise - mauvaise en plus, la surprise -, que la mort n’était reposante que pour les disparus; les autres, ceux qui restaient, devaient géré un tas d’immondices administratifs à s’en arracher les cheveux. Il avait même songé se raser le crâne, pour éviter de se les épiler à coup de griffes, en lisant les papiers à remplir, signer, renvoyer, récupérer. Les questions d’héritage, de vente, de partage.. Conneries sur conneries.
Il était redevenu un adulte morne, fade, triste et ennuyeux en l’espace d’un claquement de doigts, peut être un peu moins et c’était surement ce qui le chagrinait le plus. A tel point qu’il hésitait à reprendre son poste, retourner faire le tour du monde, côtoyer le danger des pays sous-développé en proie aux divergences politiques et culturelles. C’était mieux de vivre la misère des autres, plutôt que de faire face à la sienne.

Le mélange des cachets et du whisky le faisait tenir, sans trop savoir comment, pour pas flancher, ni désespérer. Et il était peut être là le problème, finalement, c’était que même si sa vie prenait une tournure un peu moins alléchante que ces derniers jours, Kieran ne parvenait pas totalement à être miséreux. Personne n’avait l’air de vraiment saisir qu’il se forçait, devant la famille, pour avoir l’air aussi accablé que tout le monde, mais dans le fond.. C’était la vie. La suite logique des événements et il n’était pas assez naïf ou niais pour croire aux contes de fées, du moins plus depuis un certain temps. Cette passade de l’enfant fragile n’avait été, à juste titre, qu’une passade de courte durée; une fois sa mère disparu sous la terre meuble, Kieran était redevenu l’adulte qu’il observait dans le miroir en se levant le matin, avant de remplir des dossiers à la con devant légitimé ses frères et soeurs, lui avec, à une part d’un héritage qu’Aiden chercherait surement à contrarier.
Il oubliait, un peu, l’exaltation de la route. L’adrénaline de l’éloignement. Mais pas ses cheveux roux.

Son téléphone l’avait démangé, à plusieurs reprises, sans jamais trouver.. le temps. Plus encore récemment, avec l’annonce du torchon qu’était le Veritas; le corps calciné était celui d’Edward. Kieran avait songé à son ami, puis à la jolie secrétaire et son avenir. Et il aurait voulu l’appeler, encore. Mais il n’avait pas le temps.
Menteur.
Elle devait avoir mieux à faire. Et se dire ça, ça l’avait consolé. Un peu. Presque.

C’était avec toutes ces émotions des dernières semaines qu’il comptait essayé de profiter d’une nuit, une seule, pour comater, reposer l’esprit. Et puis le hasard. A l’instant où il se décidait enfin à prendre son portable pour rompre le silence, un message. D’elle.
Allongé sur le canapé, il jeta un oeil, en diagonal, avant de se redresser pour lire l’annonce dans son ensemble.

 « Attends. »

L’idée de base semblait plus longue, plus difficile à définir, mais c’était le seul mot que ses doigts avaient réussi à taper. Parce qu’il ne comprenait pas. Ou, plutôt, il craignait de comprendre, voire même d’extrapoler ce qu’il saisissait du message. La trouille. La vraie. Peur bleue, pour la première fois depuis des années, des siècles peut être. Se débattant pour enfiler ses baskets, il se refusa à perdre du temps pour attraper sa veste et quitta l’appartement sans attendre plus longtemps, ayant déjà suffisamment perdu de temps.

 « Ça a l’air interminable comme concept, l’infini. Qu’est-ce tu fais. »

Pas d’interrogation, ce n’en était pas vraiment une. Une supplication, sans doute. Un reproche, probablement. Les clefs sur le contact, le portable sur le siège passager, Kieran s’obligea à se calmer pour démarrer enfin correctement. Et la rejoindre. Sans réfléchir. Jamais. Il sauterait dans le train en marche, s’il fallait. Tant pis.

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MessageSujet: Re: Sent: 10:30PM [ft. Kiki]   Mer 13 Sep - 21:20

Perdue. Eclatée. Elle n'avait plus de pensée, plus d'existence, Karen. Elle ne savait plus quoi être, plus comment exister sans se préoccuper du besoin douloureux qui courait dans ses veines, dans son coeur, qui lui faisait faire des erreurs encore plus monumentales que les précédentes. Elle ne savait plus comment respirer sans éprouver la sensation de se noyer dans l'incertitude, le morne et la routine. Elle ne savait plus comment manger sans penser, lentement, sûrement ,que chaque jour la nourriture qui passerait dans sa bouche deviendrait de l'énergie pour la même activité, pour les mêmes mails transférés, pour le même trajet matin et soir, la même machine à café à réparer en mettant des coups de pied dedans, le même réveil à réparer en le jetant contre un mur, la même douche froide, le même sang qui coule et ne réveille pas. La même tête vide, le même souffle qui se brise.
Et puis les larmes, quand l'impuissance venait, enfin. Quand elle comprenait qu'il n'y avait plus rien à faire, plus rien à tenter pour revivre. Qu'il n'était aucune solution, rien, pas même un chemin de travers pour lui faire ressentir à nouveau ce frisson aux connotations juvéniles qui la berçait encore avant l'été.

Etait-ce la raison des défis tordus d'Hank ? De pourquoi celui-ci, depuis si longtemps, s'évertuait à tenter de se tuer ? La rousse se le demandait, vraiment. Peut-être cherchait-il aussi la sensation perdue. Peut-être devrait-elle le retrouver, cet homme, tout lui avouer. S'excuser de s'être laissée aller à la colère, lui expliquer ce qui était arrivé ce soir là, la limite dépassée, son départ en catastrophe. Elle ne s'était jamais justifiée. Peut-être devrait-elle.
Peut-être lui pardonnerait-elle, et ainsi pourrait-elle apprendre de son meilleur ami comment vivre avec ce vide de vie dans l'âme, comme une douceur aigre qui corrompait ses chairs et son être.
Alors Karen avançait. Ses pieds effleuraient les rails,  du moins le bois ancien. Caricature de ce qui se faisait de pire, la voie non-entretenue pas la ville était presque la plus belle de la gare. Personne ne surveillait. Les tags sur les murs, entourant le passage, se succédaient à des lampes brisées, plongeant le chemin de la bête de fer - encore absente - dans une semi-obscurité fille de la nuit.
Son téléphone vibra. Il s'alluma contre sa peau, et sentit-elle la lumière tenter de l'attirer vers la raison, ou juste la vibration de sa chair ? Toujours était-il qu'elle sourit aux messages entrants.
"T'en fais pas. L'infini, en fait, c'est un huit couché. Peut-être que ça prendra que huit secondes. Huit ans. Huit éternités."
Ca lui aurait arraché les doigts de dire qu'elle n'était pas bien. ca lui aurait crevé les yeux de pleurer devant quelqu'un. Ca lui aurait percé la langue, fait tomber les dents et empli la bouche d'arsenic que d'enfin lui avouer qu'elle se perdait, qu'elle tombait loin, loin de sa portée. Loin de tout.

Il y eut de la lumière, sur la route à côté, sur le parking tout près. Des phares qui passèrent au dessus de sa tête, n'éclairant même pas ses cheveux. Imperturbable comme une créature de cauchemar à la pâleur presque maladive sous le reflet de la lune naissante, elle était immobile, à fixer l'horizon. Elle attendait le train, Karen.
Pour se jeter dessous ou pour l'éviter quand elle le pourrait, pour remonter à la dernière seconde, elle n'en savait rien.
Pour se prouver quelque chose ou se damner à s'écorcher son âme pour un Eternel qui n'en avait que faire d'une rousse,  elle n'en savait rien.
Pour Kieran qui s'inquiéterait un temps puis l'oublierait, comme on oublie bien vite le nom de ceux qui ne marquent pas notre vie.
Elle n'emporterait qu'un regret, banal, si elle mourrait. C'était d'avoir vécu comme une extravagante sans laisser de trace dans la mémoire de quiconque.
Ca ne lui faisait plus rien, l'idée de mort.
Elle n'avait peur que de ce qui pouvait la briser, encore.

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MessageSujet: Re: Sent: 10:30PM [ft. Kiki]   Ven 15 Sep - 20:54


Seul. C’était le sentiment le plus frappant, celui qui lui restait dans le creux des entrailles dès qu’il claquait la porte de l’appartement, après avoir passé la journée à tourner en rond. Une solitude nouvelle, à la dimension pathétique, qui écrasait l’apaisement de ses années de vieux solitaire, à arpenter les déserts les plus dangereux avec, pour seule compagnie, une radio qui grésillait et un lézard qui le suivait - du moins, il osait croire que c’était constamment le même. Et si désormais Kieran se sentait si seul, c’était parce qu’il l’était réellement, sans l’avoir forcément désiré, ou alors c’était complètement involontaire. Pourtant, il avait cru qu’après avoir goutté à la compagnie aussi exaltante de cette furie rousse, il prendrait plaisir à la compagnie, à s’entourer un peu plus et, pendant un temps, ça l’avait attiré, ça lui avait plu, de voir d’autres visages que ceux figés sur le papier glacé. Et puis la vie. Il s’était laissé percuté par la situation avec autant de violence, sans doute même plus de douleur, que si un rouleau compresseur lui était passé dessus, à plusieurs reprises, histoire de bien l’achever. D’abord sa mère. Et puis les retours improbables des fantômes d’un passé qu’il aurait cru révolu, enterré s’il pouvait se permettre l’expression, à jamais. La perspective d’accalmie s’était noyée dans le torrent suivant et il n’était même pas encore certain d’avoir vraiment commencé à faire le deuil de son ami, son amitié dans le lot par extension, Edward. C’était quelque chose d’improbable pour lui, étant donné que les derniers mots échangés avec lui, consistait à se saluer et préparer une tournée de bar au retour du Dixen, parti en voyage d’affaires. Enfin. C’était ce qu’il lui avait raconté. Et apparemment, il ne fallait pas prendre pour argent comptant tout ce que cet homme pouvait vous dire. Il aurait voulu croire que les secrets d’Edward l’étonnait, mais quand on était ami avec lui, on se doutait bien du fait qu’il n’était ni tout blanc ni tout noir, même si le portrait dressé par son petit frère laissait supposer qu’il était entièrement démoniaque. Ça ne lui avait pas tellement fait l’effet d’un couteau dans le dos, ou d’une balle dans le crâne; être proche de ce type, c’était le regarder remplir le barillet du pistolet  [NDLR j’avais aucune idée de comment le placer, me jugez pas] et simplement attendre qu’il le décharge. Kieran savait, se doutait, certaines choses, il avait juste pris le parti de mettre un mouchoir dessus, parce que les problèmes des autres restaient leurs problèmes, pas les siens. Et en ce moment, il en avait sans doute suffisamment pour l’occuper jusqu’au Noël de l’année prochaine.

A mieux y regarder, il y avait là tous les ingrédients d’une bonne dépression, surtout quand il passait ses nuits à regarder le plafond plutôt que d’essayer de se reposer. Lui, il aurait bien voulu profiter de quelques heures de sommeil en plus, son corps tout entier l’aurait désiré, mais son cerveau semblait incapable de s’arrêter de tourner. Dès qu’il commençait à somnoler, à sentir le réel disparaître progressivement dans la brume épaisse de l’imaginaire, un son ou même une inspiration, suffisaient à rallumer la machines à pleine vapeur. Encore heureux qu’il n’en était pas aux crises d’angoisses, comme Saoirse dernièrement, qui respirait dans des sacs d’une façon telle qu’à chaque fois, Kieran imaginait qu’elle soufflait dans des ballons, s’attendant à les voir lui exploser à la tronche à tout moment. Et encore, c’était surement mieux que d’entendre sa nièce tergiverser sur les possibilités, sur les changements et autres; il la préférait muette, comme quand on l’avait opéré des amygdales et qu’elle n’osait plus ouvrir la bouche, que pour gober de la glace.

Le plus dérangeant c’est qu’il pouvait continuer d’alimenter la liste des choses allant de travers dans sa vie, ça ne changerait rien. Autant prendre une pelle et recouvrir le tout de sable, creuser un trou aussi, pour s’y enterrer avec sa mauvaise volonté et ses promesses hypocrites; une chance qu’il se contentait de les penser très fort au lieu de les dire à voix hautes. Ça lui évitait de les rompre et de passer pour un menteur, parce que pendant ce voyage, combien de fois s’était-il dit que Karen serait un pilier de sa nouvelle existence. Et voilà ce qu’il devenait, le fameux point central de sa vie. Un message sur le portable. Une promesse de fin ? Il préférait espérer que ce n’était qu’une tentative de commencement, peut être. Parce que s’il était bien rentré avec une certitude, c’était que la fatalité, ça n’était pas pour eux.

« Huit minutes .. Peut être ? »

Il n’avait pas osé regarder le compteur, sans doute que l’aiguille avait frôlé l’apoplexie alors qu’il brûlait les stops et dépassait les limites de vitesse. Il y avait urgence. Kieran avait beau se raccrocher au fait que rien de pire ne pouvait lui arriver dernièrement, l’univers avait l’air de constamment vouloir le tester, autant ne pas jouer avec le feu donc. Et puis c’était Karen, il n’avait pas besoin d’une excuse toute trouvée.

La gare était vide et il ignorait l’heure qu’il pouvait être. Tout ce qu’il ressentait, c’était l’étrange sentiment d’être dans un thriller d’Hitchock; entre le chant sinistre du vent sur les câbles de la voie ferrée et le pâturage de métaux rouillés dans un coin du parking, ne manquait plus que le lampadaire grésillant au-dessus de sa tête.

Message en suspend, Kieran traversa le bâtiment, encore ouvert pour les voyageurs de nuit, le quai aussi désertique que le parking. Et le silence lourd. Pesant. Jamais il ne s’était senti aussi écrasé. D’un regard à droite, puis à gauche, il essayait de deviner le chemin qu’elle avait pu emprunter et il s’essaya d’abord le long du quai, avant d’observer la vieille ligne qu’on utilisait moins souvent, qui semblait sorti d’un vieux film d’aventure. Elle avait une allure romantique, comme sorti d’une photo en sépia. En rejoignant les rails, son coude cogna sur le quai et il grimaça, sans s’en préoccuper; il passerait de la crème plus tard et sur le bleu à venir, et sur ses maux.. Peut être jamais.

« Karen !? » Téléphone en main, il leva les bras en l’air en hurlant dans le vide, avant que son regard ne tombe sur sa silhouette fantomatique. Elle semblait irréelle. Illusion. Et merveilleuse malgré ça. Cette vision lui aurait crevé le coeur, s’il ne s’inquiétait pas de voir surgir un train d’un côté ou d’un autre. « Je suis là, Karen.. » Pas de cri, cette fois. Oui, il était là, mais il se sentait obligé de le préciser, pour quelle sache que c’était bien en train de se produire.
Son coeur lutta. Frappant ses barreaux d’os pour s’extirper de sa cage. Et la rejoindre.

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MessageSujet: Re: Sent: 10:30PM [ft. Kiki]   Dim 17 Sep - 2:15

Tout lui semblait gris. La lueur des étoiles – la bordure de la ville, si loin, n’en atténuait pas l’éclat, bien au contraire – était blanche, pâleur immortelle et funeste ; la lune qu’on ne devinait pas, œil fixé derrière une paupière de nuage, œil vide et désabusé sur les conneries d’une jeune femme qui ne savait plus quoi faire, était d’argent immuable et d’acier tranchant ; sa robe blanchâtre, semblable à une chappe de brume, couvrait sa peau non moins blafarde. Seuls ses cheveux semblaient ressortir dans le mélange éclatant, délavé de toute vie. Et encore : elle ne se sentait plus la force d’aller vers ce manque de couleurs si apaisant qui la mènerait, de toute manière, à la mort. Elle ne se sentait prête à suivre le courant, à se laisser aller à la plus douce des existences, une existence dans le sens des autres. Une où elle se fondrait dans la normalité, aurait deux gamins, une maison de plain-pied et un mari totalement respectable. Un où elle roulerait dans une voiture aux normes, la ceinture attachée, tous les jours, pour se rendre au travail. Un monde où, quand elle rentrerait le soir, elle serait embrassée sur le front et enlacée par deux joyeux enfants qui sauraient comment vivre l’exaltation. Un monde où elle s’endormirait, chaque soir, pour se réveiller aux côtés du même homme le matin, un homme qui ne la regarderait plus et la considèrerait comme acquise, qui ne la toucherait qu’entre deux coupures pause lors du film de cul mensuel sur la chaîne payante. Elle serait ce qu’elle avait toujours haï chez les autres, et pourtant elle était là, toute entière, fière de sa différence et de son existence propre, prête à se conformer. Prête à vouloir la maison avec le petit jardin, la voiture et les lessives jusqu’à pas d’heure. Prête à se damner, juste pour vivre, pour ressentir à nouveau quelque chose. Prête à vivre pour l’inconnu, même aussi prévisible qu’il puisse être. Vivre.

Il lui sembla entendre une voix. Un cri, peut-être. Tout se confondait tellement, dans ce brouillard d’oubli où elle semblait s’abandonner entièrement, qu’elle n’avait plus la force de distinguer les sons. Alors qu’elle se retournait, étonnée et ébahie de voir une silhouette se tenir sur le quai, la rousse se demandait tout de même pourquoi elle avait pris le temps de lui envoyer un message, à lui spécialement. Elle aurait toujours cru que son meilleur ami, aujourd’hui oublié, aurait été son dernier contact. Alors pourquoi Kieran ? Pour leur aventure, folle, qui lui avait rempli les poumons d’espoir et le cœur de mélancolie en le quittant ? Pour son sourire, sa mauvaise imitation de James Bond, leur course dans les galeries vides de monde du centre commercial ? Pour lui, tout simplement ? Pour tout ce qu’il représentait, tout ce pour quoi il se battait sans qu’elle-même ne le sache ? Pour rien, sans doute, et pour elle, rien c’était tout.
C’était Kieran, et visiblement, il était venu. L’information mit du temps à arriver, mais lorsque son cerveau lent prit conscience que c’était lui sur le quai, là-haut, les pieds désespérement sans doute cloués au sol par la peur ou l’impatience de la voir perdre sa vie – fauchée par un train, un spectacle que l’on n’imaginait que rarement, mais qui devait forger une vie pour les spectateurs de la société d’adorateurs du macabre –, elle se dit alors qu’elle lui avait imposé là un bien triste moment. Elle aurait voulu lui sourire. Mentir.
A quoi bon ?

Les mots sortirent de sa bouche, résonnant dans l’air lourd, s’envolant jusqu’à lui, clairs, précis. Traduisaient-ils sa détresse, sa perte, son envie de vivre ? Elle n’en savait rien. Ils la traduisaient elle, dans son entièreté et sa douleur. Dans son abandon. Comme tout, elle s’était entièrement donnée à celui-ci.
"Est-ce que tu sens le vent, Kieran, sur ta peau ? Est-ce que tu le sens, là ? " Elle leva la main alors qu’une bourrasque passait, effleurant ses doigts et faisant voleter ses cheveux. "Est-ce que tu sens l’odeur de la terre autour, et le sol sous tes pieds ? Est-ce que tu sens, ressens ton cœur qui bat et ce qu’il te dit ? Si oui, tu ne voudrais pas sentir pour moi ?"

Elle tremblait, désormais, dans la lumière. Peut-être des larmes coulaient-elles un peu. "Je ne sens plus rien." Enfermée dans la sensation d’infini et d'immaculé. "Le monde est vide. "


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